Indicateur 2.4 - Superficies forestières dont les fonctions sont altérées par l'ozone et les pluies acides
Indicateur de base
L'ozone troposphérique (ou de la basse atmosphère)
et les pluies acides sont deux polluants atmosphériques
majeurs qui peuvent avoir de graves effets
sur la santé et le productivité des forêts. L'ozone est
un gaz hautement réactif qui endommage les cellules
vivantes et perturbe le fonctionnement normal des
organismes vivants, y compris les arbres, les autres
végétaux et l'homme. Les pluies acides transportent
des composés acidifiants, notamment des sulfates et
des nitrates, qui provoquent la perte d'importants
éléments nutritifs dans les sols forestiers. Ces deux
types de pollution sont principalement causés par
les émissions anthropiques.
Les concentrations d'ozone troposphérique ont
généralement augmenté au cours du dernier siècle.
De nos jours, l'air ambiant « pur » caractéristique a
une concentration d'ozone d'environ 30 à 40 parties
par milliard (ppb) comparativement à quelque 10 à
15 ppb, il y a un siècle. Toutefois, ces concentrations
semblent se stabiliser ou diminuer. Les tendances
de la moyenne annuelle de la quatrième concentration
quotidienne maximale d'ozone (ppb) sur huit heures
pour 1993-2002 dans l'Ouest et l'Est du Canada
laissent voir une très faible variation ou une légère
diminution dans certaines régions, les valeurs oscillant
entre 52 et 53 ppb dans l'Ouest du pays, et entre
68 et 77 ppb dans l'Est (Environnement Canada,
2004).
Les gouvernements prennent des mesures pour
réduire les impacts de l'ozone. En juin 2000, les
gouvernements fédéral, territoriaux et provinciaux,
exception faite du Québec, ont avalisé le Standard
pancanadien relatif à l'ozone. En vertu de ce standard,
les gouvernements s'engagent à réduire considérablement
la concentration d'ozone troposphérique
et à la ramener à 65 ppb d'ici 2010, l'atteinte de cet
objectif étant déterminée en fonction de la moyenne
annuelle de la quatrième concentration quotidienne
maximale sur huit heures, calculée sur trois années
consécutives.
Le Rapport d'étape 2004 concernant l'Accord
Canada-États-Unis sur la qualité de l'air présente
une carte du Canada montrant la moyenne annuelle
de la quatrième concentration quotidienne maximale
d'ozone, mesurée sur huit heures, de 2000 à 2002
(figure 2.4a). Cette carte est une représentation très
générale des concentrations d'ozone et, en raison de
son échelle, ne montre pas certaines petites zones
locales et régionales très sensibles où les concentrations
d'ozone sont élevées. Toutefois, trois principales
régions du Canada connaissent généralement chaque
été des épisodes d'ozone réguliers : le Sud de la
Colombie-Britannique, le corridor Windsor-Québec
et le Sud du Canada atlantique.
Figure 2.4a Concentrations d'ozone (ppb) le long de la frontière Canada-États-Unis : moyenne annuelle de la quatrième concentration quotidienne maximale d'ozone, mesurée sur huit heures, 2000-2002. (Source : Comité Canada-États-Unis de la qualité de l'air, 2004)
Le Standard pancanadien relatif à l'ozone n'est pas
spécifique aux écosystèmes forestiers mais sert de
point de référence substitutif. Des concentrations
élevées d'ozone dépassant 65 ppb sont considérées
comme pouvant avoir des effets néfastes sur la
santé d'essences forestières sensibles.
Les données sur les effets des épisodes d'ozone
sur les écosystèmes forestiers sont rares, notamment
sur ceux du Sud de la Colombie-Britannique et du
corridor Windsor-Québec. La plupart des milliers
d'études sur la réaction des végétaux à l'ozone ne
portaient que sur un seul, voire un très petit nombre
de jeunes arbres. Pour mesurer l'impact de l'ozone
sur la structure et la dynamique des écosystèmes,
il faudra effectuer des études à plus grande échelle,
de plus longue haleine et beaucoup plus coûteuses
qu'une simple exposition en milieu contrôlé. Par conséquent,
le Service canadien des forêts de Ressources
naturelles Canada s'est associé au Service des forêts
des États-Unis, à plusieurs universités, aux gouvernements
des États-Unis et de la Finlande et à d'autres
partenaires dans la cadre du projet Aspen FACE
(expérience d'enrichissement en dioxyde de carbone
à l'air libre dans des tremblaies).
Entrepris en 1977 dans une forêt de 32 ha du Nord
du Wisconsin, le projet Aspen FACE est la première
étude en plein air de la réaction à long terme des
arbres forestiers aux deux principaux gaz à effet
de serre affectant les forêts de la planète, à savoir
le dioxyde de carbone et l'ozone troposphérique.
D'après les résultats de cette étude, les concentrations
élevées d'ozone affectent principalement la
photosynthèse : une baisse de 20 à 30 % a été constatée
dans les tremblaies pures et les tremblaies à bouleau.
Une diminution de la photosynthèse peut avoir
des effets en cascade sur l'écosystème et entraîner
des altérations de l'expression génique et de la biochimie
du feuillage et des racines. Elle peut également
réduire l'accroissement du volume (20 à 26 %), la
biomasse (à la fois aérienne et souterraine), la longévité
des radicelles, la respiration de la couverture
morte (20 % vers la fin de la saison) et la productivité
primaire nette (16%). Parmi les autres effets
figurent une incidence accrue de la rouille des feuilles
chez certaines essences, une fréquence plus élevée
de certains phyllophages importants des feuillus
(par ex. la livrée des forêts) ainsi qu'une réduction
des populations d'«ennemis naturels» (parasites,
prédateurs) et même un renforcement des mécanismes
de défense chez les pucerons. Ces réactions au
niveau de l'écosystème pourraient finir par provoquer
des modifications des microorganismes et de la faune
du sol.
Les pluies acides sont reconnues depuis longtemps
comme une menace pour la santé des forêts, et les
gouvernements ont pris de nombreuses mesures
pour réduire les superficies affectées. En 1998, les
ministres fédéraux, provinciaux et territoriaux de
l'Énergie et de l'Environnement ont signé la Stratégie
pancanadienne sur les émissions acidifiantes. Cette
stratégie fixait un objectif à long terme qui consiste
à demeurer sous certaines charges critiques de composés
acidifiants.
La charge critique désigne le dépôt maximal de
composés acidifiants n'entraînant pas d'altérations
chimiques susceptibles d'avoir des effets néfastes à
long terme sur la structure ou la fonction globale
d'un écosystème. Arp
et al. (2001) ont établi les charges
critiques de dépôts acides pour certains sols
forestiers canadiens qui reflètent la capacité intrinsèque
des sols de neutraliser l'acidité à laquelle ils
sont exposés. Lorsque les quantités combinées de
dépôts de soufre et d'azote sont inférieures à ces
charges, les écosystèmes forestiers sont protégés
contre les effets néfastes. En revanche, si les charges
critiques sont dépassées pendant de longues périodes,
les éléments nutritifs essentiels à la croissance
des arbres et à leur vigueur sont lessivés. La perte
continuelle d'éléments nutritifs du sol entraîne une
baisse de la productivité d'une forêt par la réduction
de la croissance des arbres et leur plus grande
vulnérabilité aux insectes et aux maladies. Des arbres
moins vigoureux courent également un plus grand
risque de subir les effets néfastes des variations
climatiques, comme la sécheresse ou les températures
extrêmes.
Une carte des dépassements des charges critiques
dans les sols de l'Est du Canada est présentée à
la figure 2.4b, selon un scénario d'absence de récolte
forestière. En certains cas, les dépassements seraient
plus élevés si la perte d'éléments nutritifs liée à la
récolte de bois était prise en considération. Les
zones de dépassement couvrent en moyenne près
de 52 % de la superficie de l'Est du Canada. L'Îledu-
Prince-Édouard a le moins de dépassements
(3,5 % de la superficie cartographiée), tandis que
l'Est de l'Ontario et le Sud du Québec en ont le plus.
En général, selon des estimations préliminaires, plus
de 48 % des forêts sur sols bien drainés en Ontario
et au Québec et plus de 35 % en Nouvelle-Écosse et
à Terre-Neuve reçoivent des dépôts acides dépassant
les charges critiques.
Figure 2.4b Dépassement des charges critiques de composés acidifiants pour les sols forestiers dans l'Est du Canada (scénario : pas de récolte). (Source : Groupe de travail sur la cartographie forestière du Secrétariat de la Conférence des Gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des Premiers ministres de l'Est du Canada en collaboration avec l'Université Trent [Ontario], et le Service canadien des forêts de Ressources naturelles Canada)
Des chercheurs s'emploient actuellement à améliorer
l'exactitude des estimations et des dépassements
des charges critiques et, à cette fin, utilisent de
meilleures estimations des dépôts secs et des prélèvements
par la récolte, et étudient les liens entre
les dépassements des charges critiques et les effets
biologiques néfastes.
Ainsi, selon les prévisions établies par des modèles
appliqués au Centre-Sud de l'Ontario, l'acidification
des sols se poursuivra, même avec les réductions
proposées des émissions de soufre. Quelque 40 millions
d'hectares de forêt de l'Ontario reçoivent des
dépôts de soufre et d'azote dépassant les charges
critiques. En tenant compte de la quantité d'éléments
nutritifs prélevée par la récolte de bois, la
superficie sur laquelle s'observent des dépassements
des charges critiques augmente pour atteindre environ
45 millions d'hectares, et la hauteur de ces dépassements
devient également plus importante (Watmough
et al., 2004).
Au Québec, des chercheurs ont constaté que la
croissance forestière est 30 % inférieure dans les zones
sujettes à des dépassements des charges critiques.
La plupart des placettes de recherche où les dépôts
dépassaient les charges critiques sont situées dans
des stations pauvres des Laurentides (Bouclier
canadien) et des Appalaches (Sud-Est du Québec).
Les chercheurs sont arrivés à la conclusion qu'il
faudrait prendre des mesures pour réduire davantage
les émissions nationales et internationales de
sulfates et de nitrates afin de protéger les forêts du
Québec contre une acidification excessive des sols
(Ouimet
et al., 2001).
Les pluies acides et les concentrations élevées d'ozone
affectent la majeure partie du paysage forestier dans
le Sud-Est du Canada. Dans ces régions, les effets
cumulatifs sur la santé des forêts pourraient être
beaucoup plus graves que les impacts de l'un ou
l'autre polluant. De plus, en raison des interactions
entre ces deux polluants et leurs précurseurs chimiques,
il est difficile de prévoir la mesure dans
laquelle la réduction des émissions entraînera une
diminution du niveau de l'un ou l'autre polluant.